À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, l’Empire ottoman, autrefois puissance mondiale, était au bord de l’effondrement. Surnommé « l’homme malade de l’Europe », l’incapacité de l’empire à s’adapter aux forces modernisatrices en Europe a conduit à la ruine économique, aux pertes territoriales et aux troubles internes. De cette décadence a émergé un groupe connu sous le nom de Jeunes Turcs, initialement animés par le désir de moderniser la Turquie, mais dont le chemin a finalement conduit à un nationalisme radical et à une tragédie inimaginable.
Le déclin ottoman et les premières réformes
Dans les années 1800, l’Empire ottoman était confronté à des pressions croissantes de la part des puissances européennes avides de contrôle économique. En 1838, le traité de Balta Liman transforma effectivement l’empire en une zone de libre-échange britannique, le privant de sa souveraineté économique. La guerre de Crimée (1853-1856) a été encore plus humiliante, au cours de laquelle l’intervention européenne a empêché la Russie de démanteler l’État ottoman déjà affaibli.
Pour contrer ce déclin, les Ottomans ont lancé les réformes Tanzimat, visant à se moderniser selon les principes européens : en établissant une éducation laïque, en réformant les systèmes juridiques et en garantissant les droits des sujets ottomans. Cependant, ces réformes se sont heurtées à la résistance des chefs religieux conservateurs et au sentiment croissant qu’elles ne faisaient que renforcer le contrôle européen.
L’émergence des Jeunes Turcs
Les critiques les plus virulents des réformes Tanzimat étaient les Jeunes Ottomans, qui plaidaient en faveur d’une forme de citoyenneté plus inclusive plutôt que d’un assujettissement continu à la domination impériale. En 1876, ils menèrent une révolution constitutionnelle, installant brièvement un gouvernement parlementaire. Mais cette expérience démocratique fut de courte durée. Le sultan Abdul Hamid II a rapidement suspendu la constitution et a gouverné en autocrate, malgré certaines politiques progressistes.
Les Jeunes Turcs, une faction plus radicale, se sont formés en exil à Paris. Ils ne cherchaient pas seulement une réforme mais une refonte complète de l’État ottoman, englobant le suffrage universel, l’égalité juridique, la liberté religieuse et même l’émancipation des femmes – un concept inconnu dans le monde ottoman traditionnel. Ce dernier point était particulièrement radical, car ils estimaient que les femmes étaient essentielles à la construction d’un nouvel avenir turc.
Coup d’État et montée du nationalisme turc
Incapables d’opérer un changement depuis l’étranger, les Jeunes Turcs prirent le pouvoir lors d’un coup d’État en 1908, forçant Abdul Hamid II à rétablir la constitution. En 1909, ils l’avaient détrôné et remplacé par un successeur plus souple, Mehmed V. Une fois le nouveau sultan en place, ils ont commencé à mettre en œuvre leur programme, à séculariser les institutions et à promouvoir le turc comme langue officielle.
Cette dernière démarche s’est avérée cruciale. L’Empire ottoman était une mosaïque d’ethnies et de langues, et la priorité accordée au turc a alimenté la montée du nationalisme turc aux dépens d’autres groupes. Une faction militante, le Comité pour l’Union et le Progrès (CUP), a pris le contrôle, plaidant pour un État turc unifié s’étendant du Bosphore à l’Asie centrale.
Le génocide arménien
Le passage au nationalisme turc a eu des conséquences brutales. L’exemple le plus dévastateur est le génocide arménien. Le CUP, dirigé par les Trois Pachas – Talaat, Enver et Djemal – a imputé aux Arméniens les défaites ottomanes lors des guerres balkaniques et de la Première Guerre mondiale. Ils les ont accusés de déloyauté et de collaboration avec la Russie, où résidait une importante population arménienne.
En 1915, le gouvernement ottoman a promulgué la loi sur l’expédition et l’installation, autorisant la déportation massive des Arméniens. Au cours des années suivantes, des centaines de milliers de personnes ont été systématiquement assassinées au cours de marches forcées, de famine et de meurtres directs. Les récits de témoins oculaires de l’époque détaillent d’horribles atrocités, notamment des exécutions massives, des viols et la destruction d’églises arméniennes.
Les estimations du nombre de morts varient, le gouvernement turc faisant état d’environ 300 000 morts tandis que les sources arméniennes citent 1,5 million. Le gouvernement turc soutient que ces décès sont une conséquence des conditions de guerre plutôt que d’un génocide systématique, une affirmation largement contestée par les historiens.
La fin des Jeunes Turcs et leur héritage
Le régime des Jeunes-Turcs s’est effondré après la défaite de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale. Les Trois Pachas ont fui en exil, où ils ont été pourchassés par les vengeurs arméniens dans le cadre de l’opération Nemesis. Deux ont été assassinés, tandis que le troisième est mort en combattant les communistes russes en Asie centrale.
En 1923, l’Empire ottoman est dissous et remplacé par la République de Turquie dirigée par Mustafa Kemal Atatürk. Atatürk a poursuivi bon nombre des réformes de modernisation des Jeunes Turcs, mais sans la même brutalité. Le mouvement Jeune-Turc, né de l’ambition et de la modernisation, s’est terminé par une tragédie, laissant un héritage de nationalisme, de violence et de déni.
Les Jeunes Turcs ont commencé par rêver de progrès ; ils se sont terminés avec trois hommes fuyant à bord d’un sous-marin dans la nuit.
